Les relations difficiles entre l’Ecole et l’entreprise
Dans son numéro de Mai 2007, le Monde de l’Education consacre tout un dossier au regard que les chefs d’entreprises
portent sur l’Ecole. Les entrepreneurs n’ont toutefois pas attendu d’être sollicités pour donner leur point de vue, dès le XIX leur hostilité était parfois grande contre les maîtres d’école
stigmatisés pour leurs convictions socialistes ! En réalité, les relations entre l’Entreprise et l’Ecole n’ont jamais été très bonnes mais elles ne l’étaient pas non plus avec les
syndicats ouvriers. Il a fallu attendre les années 60 pour que les organisations ouvrières acceptent l’Ecole Républicaine, l’Ecole était jusqu’alors accusée de fabriquer des « petits
bourgeois » !
Avec les années 80, les relations entre l’Ecole et l’Entreprise se sont plutôt pacifiées, on le doit notamment à la gauche qui a créé les bacs
professionnels, à revaloriser l’apprentissage ou à développer les cursus universitaires à visée professionnelle (IUT, IUP). D’autres initiatives ont été prises par les gouvernements
successifs: création d’une semaine école-entreprise, stages pour les professeurs, invitations de professionnels dans les établissements, essor des partenariats entre les lycées techniques /
professionnels et des entreprises de leur bassin, organisation de carrefours des métiers, création d’entreprises virtuelles ou non par des élèves, etc. La dernière initiative a consisté à créer
une option intitulée troisième découverte professionnelle (DP 3 H) qui se présente comme un enseignement de culture générale tourné vers la connaissance des métiers et des organisations.
Si l’enseignement professionnel et technique entretient depuis longtemps des relations étroites, les collèges et les lycées d’enseignement général ont rarement
entretenu des liens privilégiés avec les entreprises, c’est d’ailleurs dans les lycées classiques que l’on trouve le plus de pourfendeurs de la « marchandisation » de l’Ecole et
de l’emprise de l’entreprise sur l’Ecole. Les syndicats enseignants (SNES, SUD) très politisés redoutent l’essor de la logique de marché et la remise en cause de la liberté pédagogique
des professeurs. Selon eux, la Culture et la Raison seraient menacées par l’utilitarisme des formations et par la promotion d’une logique de compétences étroitement connectée aux besoins des
entreprises. En s’ouvrant aux entreprises, l’éducation nationale se rapprocherait des objectifs fixés à l’Ecole italienne par Silvio Berlusconi : « anglais, entreprise,
internet ».
Que disent aujourd’hui les représentants des entreprises ?
Interrogée par Le Monde de L’Education, Laurence Parisot, responsable du MEDEF, considère que « les jeunes ont souvent une meilleure maîtrise des
nouvelles technologies (informatique) » mais déplore que beaucoup d’entrepreneurs « rencontrent des jeunes qui ont de vraies difficultés sur les connaissance de base,
l’écriture notamment » au point d’obliger les entreprises à développer des programmes de lutte contre l’illettrisme !
Les entreprises attendent également de l’Ecole des élèves plus motivés, capables d’autonomie et de travailler en équipe. Ainsi, une responsable des ressources
humaines de Renault indique qu’aux Etats-Unis « les élèves changent de voisins tous les jours, en France ils gardent toujours la même place (…) cela montre comment on peut préparer
l’enfant à se mouvoir dans un environnement perpétuellement différent, à s’adapter. Et dans l’environnement de l’entreprise, tout change.».
Les chefs de petites ou moyennes entreprises, davantage en contact avec les jeunes les moins formés, sont plus critiques encore ; selon eux la valeur travail
serait menacée, les jeunes générations penseraient au moment de l’embauche davantage aux congés, à leurs droits et aux 35 heures. Les conduites des jeunes salariés manqueraient de rigueur
« les règles de sécurité et d’hygiène, comme ne pas manger dans les labos ou fermer sa blouse ne sont plus respectées ».
Plusieurs pistes sont proposées : outre le rapprochement de l’Ecole et de l’Entreprise et le dialogue direct entre organisations patronales et syndicats
enseignants souhaité par Laurence Parisot, les représentants des entreprises proposent de développer « l’alternance à tous les niveaux y compris dans le supérieur » et de
promouvoir « une culture entrepreneuriale (…) de manière transversale et concrète» chez les élèves. Les qualités attendues sont précises : capacité à s’organiser, à aller
à essentiel, à animer une réunion, à synthétiser, à prendre la parole en public, à identifier un problème, à s’appuyer sur l’avis des autres pour trouver une solution ou à s’intégrer rapidement
dans une organisation, toutes ces compétences deviennent des exigences dans une économie plus compétitive.
Apprendre l’entreprise et préparer les élèves au monde du travail : une mission de
l’Ecole
D’évidence l’Ecole doit se rapprocher de l’Entreprise pour plusieurs raisons :
-d’abord parce que l’Ecole vise à former de futurs citoyens, la citoyenneté s’exerce aussi dans l’entreprise et l’emploi permet réciproquement
d’exercer sa citoyenneté ne serait-ce qu’en conférant une identité sociale et en confrontant l’individu aux problèmes et aux défis liés à la production.
-ensuite parce que l’Ecole a vocation à expliquer le monde aux élèves, comment l’Ecole pourrait-elle se désintéresser de l’Entreprise compte tenu
du rôle qu’elle joue dans nos sociétés développées. L’Ecole est sans doute mieux placée que l’Entreprise elle-même ou les organisations syndicales pour penser l’Entreprise de façon critique et
apaisée, c’est l’objet, par exemple, des cours de sciences économiques et sociales ou de l’option DP 3 H de découvrir l’entreprise en croisant les regards des économistes, des sociologues ou des
historiens.
-enfin, parce que l’Ecole a besoin de renforcer sa légitimité, en nouant des partenariats avec l’Entreprise elle répond aux besoins de la société
dans son ensemble et notamment des élèves et des familles qui, même si cela déplaît, investissent dans leur formation pour pouvoir d’abord
s’insérer dans le monde du travail. Défendre le savoir pour le savoir c’est une posture esthétique d’individus… qui occupent déjà un emploi !
L’école perdra-t-elle son âme à ce rapprochement avec l’entreprise ?
Il faut vraiment ne pas avoir confiance en soi pour le redouter ! L’école a vocation à former des futurs citoyens capables d’exercer leurs responsabilités et
leur liberté dans tous les champs : culturels, politiques, social et économique ! Par ailleurs, le monde de l’entreprise ne doit pas être caricaturé car à côté des
grandes firmes coexistent des entreprises familiales et des PME, à côté des entreprises privées obéissant à la logique du profit on trouve aussi des entreprises publiques ou d’économie mixte et
des coopératives !
C’est sans doute parce qu’on connaît mal l’entreprise qu’on redoute son emprise, Laurence Parisot a raison quand elle affirme au Monde de
l’Education: « Il faut que les deux univers cessent de se méfier l’un de l’autre et acceptent plus naturellement d’échanger sans craindre que l’existence de l’un menace celle de l’autre.
Trop souvent l’enseignant ignore ce qu’est une entreprise tandis que le responsable d’entreprise ne mesure pas l’importance et la difficulté du travail enseignant. (…) Ministre de
l’éducation j’organise des stages en entreprise pour les enseignants, pour qu’ils comprennent, qu’ils apprécient ou qu’ils critiquent l’entreprise mais en connaissance de
cause ».